Ch. 1 Première partie

La forêt était dense et le sol humide s’enfonçait légèrement sous ses pas. L’après-midi s’annonçait très chaud. Il marchait silencieusement sur le sentier terreux, évitant les flaques d’eau, attentif aux bruits alentour. Il empruntait souvent ce petit chemin, plutôt que la route, car il y croisait rarement des voyageurs. Ainsi il évitait les curieux et les malintentionnés. Ceux qui cumulent ces deux défauts avaient toujours été les plus nombreux dans sa vie.

Ses oreilles se dressèrent vivement et il s’immobilisa soudainement quand, à une centaine de mètres derrière lui, les brindilles qui jonchaient le sol et qu’il avait pris soin d’éviter se brisèrent de plusieurs coups secs annonçant l’arrivée d’un groupe de personnes. Ils l’avaient vu et ne cherchaient pas à se cacher.

— Abattez-le !

 

Le vieux chamane Firran se mit aussitôt à courir et, sans se poser plus de questions, quitta le sentier pour s’enfoncer dans les taillis. Les épines des ronces lui griffèrent le visage et tentèrent de retenir ses vêtements. Il s’en libéra d’un geste brusque et grogna comme le tissu cédait en se déchirant.

Des cris étouffés lui parvinrent, il accéléra son allure en serrant les dents. Derrière lui il entendit qu’on fendait l’air pour le rattraper. Les bruits des pas étaient dispersés jusque sur son flanc droit, s’il ne les distançait pas vite, il serait rabattu sur la falaise.

 

Il laissa choir ses gants et se lança dans une course folle. Le vent siffla à ses oreilles. Il fit des bonds de plus en plus longs et dépensa ses forces sans compter. Mais ses poursuivants gagnaient du terrain doucement et ils seraient bientôt sur lui s’il ne trouvait pas une autre solution.

 

— Encore un effort…

Ses jambes allaient céder… Ses poumons lui brûlaient déjà atrocement. Le souffle trop court pour continuer sa course effrénée, Foehn se laissa rouler dans un replis du terrain, sous un buisson. Il se cala contre la terre battue et porta la main à sa poitrine pour tenter de calmer son cœur, une grimace douloureuse sur le visage. Ses poursuivants seraient bientôt sur lui, il les entendait s’approcher rapidement, fouillant minutieusement le sous bois. Il savait qu’il ne pouvait pas les distancer car Il n’était plus en condition de courir, ses vieux os crissaient presque sous la pression de ses muscles pendant sa course.

 

… Aucune chance de leur échapper. Pourtant, il n’était pas Firran à accepter la défaite facilement.

— Pas comme ça, je ne finirai pas comme ça, se défendit-il intérieurement.

D’un geste agacé, il essuya ses yeux larmoyants. Il respirait bruyamment et ses tempes battaient si fort, qu’il lui sembla qu’il n’entendait plus rien autour de lui. Plié en deux, il ne parvenait pas à réfléchir efficacement. Il n’avait sans doute devant lui plus que quelques secondes de répit.Tapis dans un buisson

 

— Vite ! Une idée ?!

Il fouilla son pourpoint déchiré tout en jetant des regards perdus derrière lui. Les mouvements dans les branches des taillis et les bruits de pas se rapprochaient dangereusement.

… Une pierre de l’au-delà… deux pierres… Sa porte de sortie. Ces bandits ne l’auront pas.

 

Des bandits, vraiment ?

Foehn laissa cette question en suspens et jaillit de sa cachette pour reprendre sa course, un peu moins vite cette fois, une pierre dans chaque main et un plan en tête. Il teint encore plusieurs centaines de mètres, surpris lui-même par les forces dont il faisait preuve encore. Le temps de trouver un endroit discret, à couvert.

Si ce ne sont que des bandits, une pierre suffira. Depuis des années, tout ce qui le concerne de près ou de loin est sujet à suspicion, il en a toujours eu conscience, il ne prendra donc pas ce risque.

 

Foehn glissa une des pierres dans sa poche et sortit un livre bleu de son pourpoint. Les coins étaient abîmés et la couverture avait été tordue après une chute stupide lors d’une de ces péripéties dont il avait le secret autrefois. C’était il y a trop longtemps maintenant pour compter. La commissure de ses lèvres se souleva malgré lui en un demi-sourire tandis qu’il se remémorait la scène. Puis il se concentra sur l’ouvrage ouvert au hasard et repéra la page qu’il ouvrirait lors du second “saut”. Il incanta ensuite tout en retenant son souffle, sa main tournant légèrement au-dessus de son livre, la pierre posée sur sa paume tournée vers le ciel.

 

Le portail s’ouvrit dans un bruit caractéristique annonçant sa position. Des cris résonnèrent derrière le Firran qui fit un bond en avant pour disparaître dans le halo lumineux. Deux individus plongèrent à sa suite avant que le halo ne se dissipe.

Foehn attendait ses poursuivants fermement. Il venait de prendre pied de l’autre côté du portail, à la sortie d’une ville haranie qu’il n’avait pas encore pris le temps reconnaître. Le premier individu n’eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait et fut assommé par un coup puissant porté à la nuque. Il s’écroula sur le sol poussiéreux dans un bruit sourd et ne sembla plus vouloir bouger.

 

Le vieux Firran eut tout juste le temps de faire un pas en arrière pour éviter un coup de bâton comme le second poursuivant, qui venait d’apparaître, tentait de le frapper à la tête. L’homme avait l’air décidé et un peu trop vif pour lui, Foehn roula plusieurs fois en arrière sur le sol pour tenter de maintenir ses distances.

Puis une fois encore, tandis que l’autre avançait toujours sur lui en souriant, sans se presser, tenant son bâton à deux mains.

En se redressant, Foehn frappa du poing sur le sol. L’air crépita à peine autour de lui et une traînée noire et irrégulière comme une fêlure se dessina rapidement dans la terre jusque sous les pieds de son ennemi. Elle se mit à bouger soudainement sur un faible rayon pour déséquilibrer l’homme au bâton. Il poussa un juron et manqua de peu de tomber.

 

Foehn entendit un rire. Deux passants s’étaient arrêtés pour voir le spectacle, intrigués, qui ne semblaient pas comprendre le sérieux de la situation. A la seconde où l’autre tourna la tête dans la direction du rire, le vieux Firran prit ses jambes à son cou et fendit l’air à toute vitesse en direction du centre-ville. Le Harani qui le poursuivait ne réalisa pas assez vite les intentions de Foehn et perdit quelques précieuses secondes avant de se jeter à sa poursuite.

 

Les deux ennemis arrivèrent bientôt sur la place du marché. Courir à cette vitesse en plein coeur de la ville était assez risqué même si la foule n’était pas compacte. Foehn bondit une première fois sur un portail qui s’effaçait, trop tard. Il tendit les oreilles et fit volte-face car un autre portail s’était ouvert à quelques enjambées. Malgré la douleur dans ses articulations de vieillard, il se précipita dans cette direction. Il percuta violemment son poursuivant qui l’avait rattrapé et le projeta au sol. Il n’eut pas le temps de réaliser que la foule s’était retournée sur lui avec inquiétude, car il passa le portail in extremis.

Le Firran se réceptionna sur la femme qui avait ouvert le portail. Il eut le temps de reprendre son souffle pendant qu’elle l’invectivait. Il garda une mine affable et fit le dos rond le temps que dura la colère de l’infortunée. Il s’excusa ensuite, et accepta de la dédommager pour l’incident sans chercher à discuter plus.

 

Une fois seul, il se repéra de nouveau : Ynystère.

Ça ne pouvait pas mieux tomber.

Foehn serra les poings et se mit en route, faisant mine d’ignorer la douleur dans ses muscles et articulations. Au détour d’un village, il s’empara d’une tenue de paysan qui séchait au vent et jeta ses vêtements abîmés dans un fourré. Il prit la direction de Caernord en évitant les routes et les habitations. Il comptait arriver avant la nuit tombée. Une fois à l’abri il aurait tout le loisir de réfléchir à ce qui venait de se passer. Il avait bien remarqué la chevalière à la main de l’homme au bâton.

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