Ch. 1 deuxième partie

Il s’empêcha de réfléchir pour ne pas céder à la panique et resta sur le qui-vive tout long du trajet. En arrivant à Caernord, il boitait affreusement et ne savait plus comment se tenir tant son corps tout entier le faisait souffrir. Il n’avait pas pris le temps de boire non plus, mais il n’y avait pas pris garde, sachant pertinemment qu’il trouverait à l’arrivée tout ce dont il aurait besoin.
Son allure avait ralenti à mesure que son vieux corps s’était rappelé à son souvenir, au point qu’il avait dû rejoindre la route au dernier carrefour. La nuit était tombée depuis une bonne heure. Il connaissait bien la ville, pour y être venu maintes fois, mais ne l’appréciait pas. Pas plus qu’une autre.
Il se faufila tant bien que mal jusqu’au port à la faveur de la pénombre. Les rues n’étaient plus très fréquentées à cette heure. Il se dirigea ensuite jusqu’au quai d’amarrage habituel, souriant à l’idée du confort qui l’attendait.

— Non !

La stupeur le frappa quand il vit que le navire n’était pas là. Son cri avait résonné loin dans la nuit. Incrédule, il s’avança jusque sur le bord de la rampe, écarquillant les yeux. Pas de bateau. Il fit demi-tour pour longer les autres quais, la poitrine oppressée et la gorge nouée : pas de bateau. Il retourna à l’emplacement habituel. Pas de bateau. Il se frotta les yeux, cela ne pouvait pas être. Pas de bateau !
Assommé par cette évidence qui s’imposait enfin à lui, Foehn se laissa glisser sur le sol en gémissant. Il prit son visage dans ses mains et demeura là un moment, comme vidé, sans parvenir à rassembler sa volonté.
Ca n’était jamais arrivé auparavant. Le bateau était toujours là quand il venait. Il aurait dû être là.

Le vieux chamane prit cela comme une punition qu’on lui infligeait. Il voulut se convaincre qu’on le traitait injustement, qu’il n’avait trahi personne et qu’il avait fait de son mieux toute sa vie. Mais il n’y parvint pas, parce que ça n’était pas la vérité. Tout cela était sa faute. Le navire et ceux qui y vivent ne reviendraient pas pour lui.
Foehn comprit qu’il avait été imprudent une fois de trop. Il savait déjà qu’il avait montré la plus mauvaise volonté du monde à obéir, puis à diriger son groupe. Tout ce qui se passait maintenant était le fruit de son incompétence passée.

Le Firran se redressa douloureusement. Il avait toujours su que cette histoire finirait mal et il n’avait rien fait pour l’éviter. Il avait prévenu qu’il n’y arriverait pas mais, en réalité, il n’avait pas tout fait pour y arriver. D’un pas lent et irrégulier, Foehn sorti du port. Plus que jamais il sentait le poids des ans sur lui. Avant d’atteindre la place du marché, déserte à cette heure, il avait trouvé un bâton fourchu dont il s’était fait une béquille.
Un quart d’heure plus tard il entrait dans la taverne du port. Il n’avait jamais fréquenté cet endroit et se demanda, en poussant la porte derrière lui, s’il avait encore assez d’argent sur lui pour y passer la nuit. C’est en soupirant à fendre l’âme qu’il se présenta au tenancier.

— On fait pas l’aumône ici. Dehors le pouilleux, fit l’homme en lui jetant un coup d’oeil.
Foehn marqua un temps d’arrêt et se redressa en haussant les sourcils.
Je ne demande pas l’aumône, je … me suis fait attaquer par des bandits sur la route pour venir ici. Je cherche un endroit pour la nuit. Répondit-il de sa voix rocailleuse.
Mouais… Hocha le tavernier en lui montrant du bout de doigt l’ardoise clouée au le mur qui indiquait les tarifs.
Le chamane sortit sa bourse et paya sa chambre pendant que l’homme ânonnait d’une seule traite les règles de vie de l’auberge et les horaires non sans exprimer exagérément sa profonde lassitude. Foehn se rendit compte qu’il ne lui restait pas de quoi se payer un vrai repas et qu’il lui faudrait improviser. Pour finir, l’aubergiste lui tendit une clé avant de se détourner pour reprendre la lecture de son journal. Foehn glissa l’objet dans une de ses poches et se rendit dans la salle commune, toujours claudiquant. Cette fois, il avait vraiment très soif.

La porte tordue par l’humidité de l’air marin ne grinça cependant pas quand il la poussa. La pièce était bien éclairée et Foehn en fit le tour du regard avec attention tandis qu’il avançait doucement, une main sur le mur et une sur sa béquille de fortune.
Il y avait attablés là deux groupes de clients. Et… Cette silhouette ?

Les gestes de Foehn restèrent suspendus un court instant sous l’effet de la surprise. Il avait devant lui au fond de la pièce, cette silhouette qui ressemblait tant à une autre qu’il connaissait bien. Une allure rare par ici, sinon improbable, grande et plutôt fine. La personne, enfermée dans sa cape et la tête recouverte d’une grande capuche, était en discussion avec une jeune femme dont Foehn ne distinguait pas les traits mais dont les manières lui semblaient également familières.
Il tituba en avant, ébranlé. Sa béquille heurta le pied d’un banc.

Le jeune femme se tourna pour voir d’où venait le bruit, elle sourit et se leva à moitié pour lui faire signe de s’approcher. La personne qui lui faisait face n’avait pas bougé. Foehn cligna des yeux et s’avança comme on l’y invitait. Il rendit son sourire à la jeune femme quand il la reconnut.
— Tam… Fit-il dans un souffle, pour lui-même.

Il se sentit incroyablement soulagé et heureux de retrouver des visages familiers. Il les rejoignit en quelques pas, tout à coup bien moins douloureux, et s’assit à côté de la jeune Haranie. Il resta un moment à dévisager l’autre personne. Son visage exprimait sa joie incrédule. Il se sentait projeté trente années en arrière.
Les questions affluèrent alors, trop nombreuses pour qu’il arrive à en formuler une seule. Foehn se contenta de rire doucement, son corps douloureux secoué d’un petit spasme nerveux.
— Nous aussi, on est content. Tam souriait en coin, visiblement soulagée.

Elle jeta un bref regard aux autres clients.
— Il faut absolument qu’on prenne le temps de se causer tous les trois, mais pas ici et pas maintenant, reprit-elle à mi-voix. Puisque vous vous connaissez, je ne fais pas les présentations, ajouta-t-elle d’un air taquin.

Foehn ne dit rien et sortit la clé de sa chambre pour la poser sur la table devant lui, le numéro bien visible. Les deux autres opinèrent d’un air entendu.
— Dans trois heures. Tout le monde dormira ici. Entre temps nous allons prévenir les autres que tu es arrivé, dit Tam rapidement.

L’encapuchonné sera la main de Foehn avec force avant de quitter la table. Tam se redressa à son tour sans bruit et déposa une petite bourse devant Foehn. Elle lui sourit gentiment.
— On est là maintenant, murmura-t-elle avant de se hâter à la suite de son acolyte.

 

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